|
"Ne partez pas comme ça. Je sais que c'est toujours pénible de montrer ses chansons. Venez m'écouter chanter ce soir à l'Olympia, ça vous donnera peut-être des idées pour écrire pour moi. D'ailleurs, j'aimerais réentendre ce que vous venez de massacrer..." Sollicitude ou condescendance. Ou simple ironie. Les paroles de Piaf sont malgré tout réconfortantes. Sur le chemin du retour, Crolla, le doux, le tendre, exorcise, par la gentillesse de ses propos, le mauvais moment que je viens de passer. Le soir même, je suis à l'Olympia. Je n'en connais-sais que le côté face. Me voici devant l'entrée des artistes. Loulou Barrier, l'impresario d'Edith, filtre les visiteurs. "Je suis
invité par Mme Piaf". "Accompagnée par l'orchestre de Robert Chauvigny, voici... EDITH PIAF !" Le public rugit, acclame, explose. Edith apparaît. Je ne l'ai pas vue chanter depuis Alexandrie, depuis mes treize ans. Je suis comme tout le monde secoué d'émotion, soulevé d'enthousiasme, avec le sentiment secret qu'elle chante un peu plus pour moi que pour les autres. N'a-t-elle pas insisté pour que je vienne ? Quand je me
retrouve devant sa loge avec les amis et admirateurs, je ne
sais plus quoi lui dire. Est-ce qu'on félicite une
artiste de cette grandeur ? Je cherche des formules que je
voudrais sincères, originales... et ne trouve rien.
Quand la porte s'ouvre, je sèche toujours. C'est
Edith qui prend les devants. "Vous venez souper, n'est-ce
pas ? Vous avez une voiture... Les chasseurs d'autographes qui guettent sa sortie la regardent avec étonnement dépasser une rutilante Packard décapotable, pneus à flancs blancs et crier au chauffeur :"Emmenez les autres, Robert, je vous retrouve à la maison".Quand ils la voient s'engouffrer dans la Fiat, j'entends une clameur de réprobatrice monter de la rue. Nous voici partis. Le moteur pousse des cris aïgus, la carosserie a la tremblote, ,l'eau passe par chaque orifice... Quelle idée j'ai eue de me vanter d'avoir une voiture... Edith ne fait aucun commentaire. Elle est fascinée par cet engin cocasse qui, cahin-caha, nous mène à bon port. La soirée se termine à l'aube. Au moment de partir, Edith me glisse : "On dîne ici tous les soirs après l'Olympia. Revenez, vous connaissez le chemin". Mais un jour est un jour. Demain je retrouverai mon quotidien, je me mettrai à la recherche d'un engagement, j'irai faire le tour des éditeurs pour décrocher une avance. J'ai surtout hâte d'aller à Montparnasse voir les copains, leur raconter mes exploits. Ils sont comme toujours au Select autour d'Andréas. Andréas est un exilé grec, peintre en bâtiment. Fauché comme nous tous, il a trouvé un procédé ingénieux pour occuper la meilleure table à peu de frais. Il ne consomme pas. Il donne de larges pourboires au serveur et se contente d'une carafe d'eau qu'il partage avec ses amis. A chaque nouvel arrivant on ajoute un verre et le pourboire augmente. Avec Andréas, on est aux premières loges pour voir défiler la faune et accrocher quelques passantes. Sa table est le dernier salon où l'on cause, où on refait la société, où l'on rit aux histoires de chacun. Ce soir là, c'est moi qui ai la vedette. Le récit de mon aventure chez Piaf est un succès. "Et tu vas y
retourner ? me demande Tony le Crétois, mon
compère de toujours. Le reste de la nuit, je me promène avec Tony. Ses fonctions de maître de chapelle à l'église grecque lui laissent beaucoup de temps pour traîner dans les cafés, réfléchir sur la vie et courir les filles. Il est de bon conseil et trouve une solution à tout. Insoumis à l'armée, il fabrique lui-même les tampons pour prolonger la validité de son passeport grâce au matériel du petit imprimeur qu'il achète au BHV. Cela lui évite d'avoir affaire au consul de Grèce qui le somme régulièrement de rentrer à Athènes. Cela lui permet aussi de rendre service à ceux d'entre nous qui ont des documents à falsifier. Il est capable de draguer dans n'importe quelle langue sans en connaître un traître mot. Il se fiche une pipe entre les dents et tient un discours inintelligible avec un accent qui fait illusion et finit par convaincre. Lorsque je quitte Tony, il me lance dans une ultime tentative : "Appelle Edith, elle t'a peut-être attendu..." Tony connait bien les femmes. Il a probablement raison. Je finis par lui obéir. Le lendemain, je téléphone chez Piaf, en espérant secrètement tomber sur la secrétaire et laisser un message. Mais c'est c'est la Voix qui me répond : "Je vous ai attendu hier... Venez aujourd'hui sans faute." Tony ne
s'était pas trompé. Il m'accompagne le
soir même chez Edith. Edith m'a placé à sa droite. J'essaie d'être digne de ce privilège, de ne pas attiser la jalousie de ceux qui me l'envient, de faire bonne figure, d'être drôle ou intéressant.
|