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Alexandrie, la provinciale, l'universelle, m'a forgé, nourri, donné forme. De ma naissance à mes dix-sept ans, ce que j'y ai vécu et connu a préfiguré ce que j'allais découvrir et devenir plus tard. Depuis la fin de la guerre, l'Europe nous envoie par pleins bateaux des troupes de théatre, de danse, des chanteurs et des chansonniers qui font les beaux soirs des salles de spectacles. Jouvet, Trenet, Les Compagnons de la Chanson et bien d'autres tiennent le haut de l'affiche. La radio diffuse largement les airs de Paris. Des journaux rédigés en français nous informent sur la mode, le Tour de France, le Festival de Cannes, le Prix Goncourt. A travers les revues spécialisées puisées à la librairie de Nessim, je vis à l'heure française. 1947. Ce soir là, Sarah m'emmène écouter Edith Piaf à la salle Mohamed Aly. Son répertoire est familier au public alexandrin. Quand je la connaîtrai, elle me confiera qu'elle avait été très surprise par sa popularité. Soirée mémorable qui prendra son véritable sens le jour où devenu parisien et compositeur, j'entrerai dans la vie de Piaf, onze ans plus tard. 1958, il y a déjà quelques temps que je donne dans la musique. Je me produits dans des cabarets confidentiels. Mes voyages ne me portent pas plus loin que la Belgique, mes cachets sont des plus modestes. C'est une bohème joyeuse avec pour compagnons de route Jean Ferrat, Brel, Barbara, Anne Sylvestre, Pierre Perret. Ils sont tous débutants. Une guitare, un jean et un pull à col roulé sont mes accessoires de scène. Une Fiat 500 achetée pour 150 francs - en trois versements - me transporte d'une boîte à l'autre. C'est mon voisin bougnat qui tient mon secrétariat artistique et reçoit les rares offres d'engagement. Mes récitals ne dépassent pas les douze minutes. Ce matin là, le bougnat me transmet l'appel d'un dénommé Henry Crolla. Mal remis d'une nuit passée en train après un gala de province, je me frotte les yeux en lisant le message pour être sûr de ne pas rêver en lisant le nom de Crolla. Car Crolla... Connu comme musicien d'Yves Montand, compositeur de chansons de Prévert et de musiques de film, il était pour moi le maître absolu de la guitare. Je n'achetais les disques de Montand que pour écouter l'accompagnement. Le coup de téléphone tenait de l'inespéré. Et pourtant, ce n'était pas une farce. Je rappelle Crolla presto. Je bafouille, je bredouille, et finis par comprendre qu'il veut me voir séance tenante. Crolla dans mes murs ! Je fais très vite un semblant d'ordre dans ma crèmerie, m'asperge le visage, je me compose une tenue décente en échangeant mes vêtements défraîchis contre d'autres qui le sont à peine un peu moins, je casse deux peignes en essayant de démêler mes cheveux, renonce à me raser, pas le temps, il va venir, il vient, le voici.
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